Simon Macnab est de nationalité britannique. Elevé à Paris, il a été éduqué en Angleterre, avant de suivre une carrière d'affaires dans la gestion internationale. Il a travaillé au Moyen Orient et en Asie, avant de s'installer à Londres. En 1992, il a vécu un réveil spirituel, et a décidé de dévouer sa vie à la quête du Soi. Depuis, il a étudié la psychologie aux Etats-Unis, et a vécu deux ans en communauté en Ecosse. Il vit actuellement à Londres.

Simon Macnab
Jean-Marc Mantel a eu une formation médicale et psychiatrique classique, avant de s'intéresser à la métaphysique et à la sagesse. Il a été particulièrement intéressé par la sagesse non-duelle, telle qu'elle a été enseignée par Ramana Maharshi, Krishnamurti et Jean Klein. C'est auprès de ce dernier qu'il a étudié la connaissance de soi, le yoga et la méditation.

Jean-Marc Mantel
Simon Macnab:
Je voudrais explorer avec vous la place du conflit dans le processus d’éveil. A une époque où il y a tellement de rivalités dans le monde, il serait utile de mieux comprendre cette fonction du conflit.
D’après ma propre expérience, le conflit paraît être une relation dynamique entre deux tensions, entre une énergie et une « surdité » psychologique. C'est comme si ce mécanisme de surdité jouait un rôle majeur en amenant les parties à un paroxysme de tension, avec parfois une forte et violente décharge d’énergie. Les deux parties semblent être confrontées plus douloureusement à la non-écoute de l’autre, et leur douleur semble verrouiller la tension vers sa résolution. Bloqué de cette manière, le conflit et ses composantes dynamiques semblent servir un processus sous-jacent, apportant des sensations douloureuses, telle une sensation d'impuissance, à la surface de la conscience. Cette sensation, en retour, apparaît comme insupportable à l’ego. Ces éléments, et je suis sûr qu’il y en a d’autres, paraissent évoluer dans ce qui est regardé habituellement comme un mouvement vers le bas, sinon une violente spirale descendante.
Mais peut-être devons-nous faire face à cela et, en vérité, du point de vue de la conscience, il y a là en oeuvre un cercle vicieux masqué. Un conflit ne pourrait-il pas, à travers ses aspects apparemment négatifs, être vu éventuellement dans une perspective plus positive ?
Jean-Marc Mantel :
Un conflit met en jeu deux opinions. Mais soyez conscient que vous n'êtes pas une opinion. Ne vous prenez pas comme une opinion. Dès que vous n'êtes plus identifié à votre propre opinion, vous pouvez l’exprimer sans autre intention que la joie de le faire, c’est-à-dire sans désir de convaincre, de persuader ou de dominer. Cela ne signifie pas que vous deviez abandonner votre opinion, mais simplement ne pas vous y identifier. De ce point de vue, il n'y a plus de conflit. Le conflit concerne les opinions, mais non vous.
SM : Oui, l’identification à une opinion est au coeur de la discussion. Ainsi, quand une opinion est opposée à une autre, c'est comme si la personne entière était soumise une attaque, et nous voyons ainsi tous les mécanismes de défense qui entrent en jeu. Il semble que la tendance qu'a une personne à s’identifier à ses opinions dépend de son état de relaxation et de détente, et peut-être cela pourrait-il constituer un chemin vers le détachement ?
JMM : Exactement. La réaction est le signe que quelque chose en vous est réactif. C’est une opportunité de voir clairement les attachements et la peur de perdre. Cet état réactif dépend en fait de votre état intérieur. Lorsque vous êtes tendu, tous ces mécanismes sont stimulés. Lorsque vous êtes détendu, ces mécanismes sont en partie désactivés. Mais être libre de réaction signifie être libre de vous-même, c’est-à-dire libre de toutes les idées, croyances et pensées que vous avez sur vous-même. Au sein d'un esprit silencieux, il n’y a pas de 'je' qui choisit, préfère, agit ou réagit.
SM : J’aimerais vous interroger au sujet de l’éveil que vous avez expérimenté. Pourriez-vous parler un peu de ce processus que vous avez vécu, et peut-être nous dire comment votre formation psychiatrique et votre travail ont-ils contribué à votre expérience du "silence de l'esprit".
JMM : La première fois que j’ai expérimenté consciemment la nature de l’esprit, c’était lors de la lecture d’un texte de Jean Klein. Il mentionnait l'arrière-plan silencieux qui gît derrière nos pensées. J’ai été immédiatement saisi par la vérité évoquée par ces mots, et sentait qu'ils exprimaient une réalité. À cette époque, j’étais animé d'un intense besoin de comprendre mon fonctionnement intérieur et de quitter la confusion et la souffrance que je ressentais. Puis je rencontrais Jean Klein et sa présence m’aida à approfondir cette expérience du silence intérieur.Quelles que soient les circonstances, cette présence silencieuse pouvait se manifester et devenir plus réelle que n’importe quoi d’autre. La signification de la consience comme réalité ultime devint alors évidente.
Ma pratique de psychiatre ne pouvait m'être d'aucune aide dans ma recherche de vérité. Naturellement, être en face de nombreuses personnes qui souffrent aide à affiner la vision intérieure, mais la perspective proposée par la psychiatrie est très fonctionnelle et n'explore ni la réalité de notre fonctionnement intérieur, ni notre désir de libération. La psychiatrie doit être repensée afin de considérer les êtres non comme des malades, mais comme des chercheurs de vérité.
SM : Dans l’optique selon laquelle tous les humains sont à la recherche de la vérité, consciemment ou non, je serais d’accord avec vous. Mais comment cette perspective peut-elle aider dans un contexte médical, lorsqu'un psychiatre doit traiter des personnes très perturbées chez qui la recherche de la vérité est la dernière des préoccupations ? En fait, leur besoin urgent est l'apaisement de leur évidente détresse, et dans de nombreux cas requiert une solution médicamenteuse. Comment envisageriez-vous un hôpital psychiatrique d'intégration ?
JMM : La chose essentielle qui aide n’est pas ce que vous savez, mais la qualité de présence et de silence qui irradie de votre être. De ce point de vue, la manière dont vous expérimentez la vérité a un impact invisible sur les gens auquel vous faites face. Cela ne signifie pas que vous ne ferez pas usage de médicaments, mais que vous serez conscient que ces substances ne sont pas un traitement, mais une manière de réduire les symptômes.
L’effet de vos paroles est lié à l'authenticité de votre expérience. Les mots qui ne viennent pas de votre propre expérience sont vides. Ceux qui émergent du silence intérieur sont denses et ont le pouvoir d’éveiller la vérité.
De cette façon, si les médicaments sont utilisés pour réduire un état d’agitation, c’est seulement parce qu’il n’y a pas d’autre solution pour l’instant. Mais leur usage ne sera en aucun cas motivé par une raison d'ordre personnel, qui impliquerait une tentative inconsciente de domination. La plupart des psychotropes sont donnés pour remplacer une présence humaine et spirituelle inexistante ou, tout du moins, insuffisante.
Un hôpital "intégré" devrait inclure une équipe de professionnels, ayant une expérience approfondie, tant dans le domaine de la psychologie et psychiatrie clinique, que dans celui de la méditation.
La méditation est écoute, non seulement une écoute fonctionnelle, mais une écoute totale, libre de jugements, d’opinions et de projections. La profondeur de méditation émanant de votre être aide l'autre à prendre contact avec cette même qualité de présence silencieuse à l'intérieur de lui-même. Si vous parlez, ce sera seulement dans le cadre de cet arrière-plan naturel, libre d’efforts.
Lorsque la méditation est intégrée, elle devient un véritable outil thérapeutique qui dissout les illusions et les incompréhensions.
Ainsi, cet hôpital devrait être un espace contemplatif, intégrant la médecine et la science modernes, la sagesse intemporelle et une dimension de soins attentive et bienveillante.
A suivre...