Le sacré en psychologie et psychopathologie.
L'approche spirituelle dans la menace suicidaire.
L'approche spirituelle de la peur.
Manies, dépressions, miroirs de la plénitude.
La santé, qu'est-ce que c'est ?
Interview par Laurent Tortolini, février 1997.
Travail et méditation. Liberté et action.
Une psychiatrie spirituelle, pour quoi faire ?
Approche spirituelle en psychologie et en psychopathologie. Avec le Dr. Gérard Lévy.
L'impact de la méditation en médecine, psychologie et psychiatrie. Avec le Dr. Ferdinand Wulliemier.
Amour, thérapie et spiritualité
Un congrès sur l'approche spirituelle en psychiatrie est un signe des temps, signe d'ouverture de la médecine et de la psychologie modernes vers une dimension verticale trop longtemps oubliée. L'homme diminué de sa verticalité est en effet réduit à un ensemble de fonctions plus ou moins automatisées, générant des réactions psychiques et physiques qui, le moment venu, s'organisent en maladies.
Le terme d'approche spirituelle désigne une connaissance de soi vivante, sensible, s'enrichissant à chaque instant, ignorant les cadres conceptuels étroits. Un esprit ouvert se doit d'aborder la compréhension de ce qu'on appelle soi-même à travers une observation dépouillée et non sélective. Ce n'est qu'ainsi que des mécanismes psychiques subtils peuvent être perçus par un regard attentif à ce qui est.
Le thème de cette rencontre portera sur les liens entre la méditation et la psychothérapie. La méditation est un sujet quasiment inconnu du monde de la psychiatrie. Elle est généralement assimilée à une série de techniques et méthodes visant à stabiliser et apaiser l'activité mentale. Lorsque la psychologie ou la psychanalyse s'intéressent au contenu des pensées, la méditation porte son attention sur la non-pensée, sur ce qui ne relève pas de l'activité mentale, le continuum qui sous-tend la production des pensées.
Le regard que nous portons sur le monde passe généralement à travers un prisme mental alourdi par le contenu de la mémoire: idées préconçues, peurs, a prioris.... Cette vision statique est un obstacle à une globalité de la perception. Lorsque le regard se dénude de son passé - images mentales, projections et résidus - , une compréhension nouvelle apparaît, non plus basée sur des connaissances acquises, mais sur une vision directe.
Dans le langage courant, lorsque l'on parle de méditation, il s'agit en général d'une attention soutenue sur une idée, un mot, un objet, un projet. L'on peut noter que lorsque l'esprit est attentif à quelque chose, l'incessant mouvement des pensées se ralentit, voire s'interrompt. Il n'est en effet pas possible d'être attentif à deux choses à la fois. Ce qui se passe généralement, c'est que l'attention se déplace à une vitesse extrêmement rapide d'un objet à l'autre. Cette rapidité donne une impression de simultanéité. Mais sous un regard plus discriminatif, il n'y a pas simultanéité mais succession. Ainsi, par exemple, si l'attention se maintient suffisamment longtemps sur une image ou un son, le mouvement des pensées s'interrompt. Il reprend dès que l'attention se relâche.
Ceci est le premier stade de la méditation. Apaiser l'activité mentale par une attention soutenue.
Lorsque l'esprit a l'habitude d'être davantage focalisé, moins dispersé, vient le stade suivant, celui d'une attention plus souple, relâchée, qui est une sorte de permanente écoute, de vigilance lucide, de présence continuelle à l'ensemble de ce qui est perçu: pensées, images, sons, sensations, émotions.
Progressivement, le regard se défocalise de l'objet et reste en quelque sorte suspendu en lui-même, ouvert, sans tension, non directif. Les situations ne sont plus alors appréhendées à travers la peur ou le plaisir, mais sont comme intégrées à une totalité, l'observateur n'étant plus dissocié de ce qui est observé. Cette qualité globale d'observation est propice à une réponse harmonieuse, adaptée à la situation. La méditation est alors un vécu, qui n'est ni méthode, ni technique, mais directe expression de la vie elle-même.
Il est facile de pressentir l'intérêt d'une telle démarche sur le plan thérapeutique. La plupart des troubles psychiques, qu'ils soient "névrotiques" ou "psychotiques", s'accompagnent d'une agitation, instabilité ou hyperactivité mentales: le comportement imprévisible du psychopathe constamment tendu physiquement et mentalement, les images mentales déferlantes créant des automatismes phobiques, l'activité mentale incessante - figée et stéréotypée dans sa forme - de l'obsessionnel, les destructurations accompagnées de labilité et d'inconsistance mentales. Dans la dépression, le mouvement des pensées peut être lent, mais est fixé dans une perspective fermée auto-générant la souffrance à la manière d'une boucle de rétro-action cybernétique. Une claire compréhension des mécanismes en jeu est alors nécessaire afin de ne plus alimenter le mouvement pathogène.
Une véritable psychothérapie doit donc non seulement explorer le contenu mental, mais encore libérer l'individu de l'asservissement aux processus mentaux.
Au cours de ce congrès où seront réunis psychiatres, psychologues, psychothérapeutes et "spécialistes" de la méditation, seront ainsi explorés les champs immenses ouverts par une approche globale et intégrative qui vise à rendre l'homme libre de lui-même. La notion de santé paraît ainsi indissociable d'une réalisation intérieure accomplie, d'une plénitude vécue dont le thérapeute est vecteur et artisan.
Rencontre Internationale sur l'Approche Spirituelle en Psychiatrie, "Méditation & Psychothérapie", 18-19 Mars 1994, Lyon.
Parler du sacré, c'est se référer à la dimension éternelle propre à notre nature essentielle. Cette dimension habite le regard, le toucher, le mouvement et l'expression. Vivre le sacré signifie demeurer consciemment dans cet espace sans fin, connaisseur du temps, mais transcendant le temps. Dans cette qualité d'être, la notion d'individualité perd toute consistance. La pensée moi-je a réintégré sa source, libre de toute identification à une idée, image ou concept.
Dans le domaine de la psychologie, la souffrance se rattache toujours à un connaisseur de la souffrance, une entité appelée moi qui est censée expérimenter la souffrance. "Je souffre". La souffrance est un objet d'observation comme un autre. Elle s'exprime sur un plan corporel, émotionnel ou psychique, mais se réfère toujours à un moi-je qui souffre. Lorsque l'attention se déplace de la souffrance vers le connaisseur de la souffrance, une question s'impose d'elle-même: "quel est ce moi-je qui souffre? de quoi s'agit-il et de qui s'agit-il? Est-ce l'image de moi-même qui est en train de souffrir (mais une image peut-elle souffrir?) ou bien est-ce le corps qui souffre?". Ce type de questions que l'on pourrait qualifier d'introspection éclairée amène à une exploration de cette entité qu'on appelle moi-même. Cette exploration utilise la faculté la plus naturelle de la conscience qui est l'attention. La compréhension ne peut se faire qu'à travers une observation non sélective, c'est-à-dire une attention ouverte et dégagée de tout a priori.
Que peut amener une telle observation? Au niveau corporel tout d'abord, une écoute non sélective permet de prendre note des tensions et réactions localisées plus particulièrement dans une partie du corps ou une autre. Cette écoute ne cherche pas à expliquer. Il s'agit de donner à la partie du corps qui souffre un espace, une respiration qui est inhibée par la contracture. De même qu'une mère couve son enfant, la conscience couve la souffrance, lui donne la possibilité de s'exprimer et de se résoudre. Au fur et à mesure que la contracture s'estompe, la tranquillité naturelle du corps se révèle comme un arrière-plan silencieux, présent mais non toujours exprimé. Dans ce processus de guérison, il n'y a pas à proprement parler d'intervention volontaire, mais une sorte de non-action consciente qui va permettre au corps de trouver sa juste place, son rythme spontané, sa santé profonde.
Cette même qualité d'observation, lorsqu'elle explore les relations du corps et du mental, va rapidement identifier le fait que toute tension corporelle est en rapport avec une activité mentale et une réaction émotionnelle secondaire. Contracter le front, hausser les épaules, bloquer la respiration abdominale, sont autant de réactions corporelles liées à une attitude intérieure, par exemple vouloir quelque chose à tout prix, refuser une situation ou agir dans l'espoir d'une récompense. Le regard étant plus apte à discriminer, instantanément vont être identifiées la pensée qui crée un état de tension et la réaction au niveau corporel. Quand le processus est clairement vu, il y a comme un arrêt, une suspension mentale qui prélude au relâchement psychique et corporel. Le "lâcher-prise" est alors à l'oeuvre : perception, vision, compréhension instantanée puis abandon. Avec la pratique, on identifie très vite la légère crispation des épaules qui reflète une attitude défensive, le blocage respiratoire associé à l'implication émotionnelle dans la situation ou la contracture frontale liée à une concentration inutile. Ces schémas intéressent l'ensemble de la structure psycho-somatique qui est alors identifiée comme un tout, où corps, émotions et pensées sont totalement interdépendants. Plus l'esprit est averti, plus il est aisé de ne pas rentrer dans les vieux schémas ou habitudes de défense, résistance, refus, contracture.
L'observation enfin va se porter sur la structure même de la pensée, qui se réfère toujours à moi-je, personnage central et omniprésent, détenteur du passé, futur et présent: "j'ai fait, j'ai agi, je ferai, je souhaite, je veux". De cette pensée racine je, naissent les personnages tu, il, eux, autres protagonistes du théâtre humain. L'ultime question vient alors frapper à la porte : "quel est le connaisseur de ce je, qui suis-je?". Un silence s'installe. Pas de réponse. Ce silence serait-il lui-même la réponse? Pour la première fois, après tant de turbulences, le questionneur qui se retourne sur lui-même, ne trouve plus rien pour alimenter ses questions. Un silence plein remplace toutes les idées que l'on peut avoir sur soi-même. Ce silence qui se cherche lui-même, lorsqu'il se trouve, reste simplement là où il a toujours été. Le moi a regagné sa demeure. Tout effort est aboli. La simple idée de chercher quelque chose a disparu. Une plénitude consciente d'elle-même se révèle.
Le sacré en psychologie passe donc d'abord par un vécu, par une réalisation de notre vraie nature, désir qui sous-tend tout désir, recherche qui sous-tend toute recherche. Lorsque l'objet de cette quête se révèle à celui qui souffre, toute sa vision de l'existence et de lui-même se transforme de manière radicale. Les évènements ne sont plus refusés ou subis, mais vécus comme une opportunité de compréhension libératrice. L'expression théâtrale de l'acteur identifié au rôle qu'il interprète cède la place à l'authentique expression d'un vécu unifié dans lequel le personnage central n'est plus moi, mais la vie elle-même. La liberté par rapport à soi-même apparaît comme la seule véritable liberté, non affectée par la succession d'évènements qui porte le nom de destin.
Ce même regard porté sur la psychopathologie va l'éclairer d'un nouveau jour. Tout processus pathologique apparaît alors comme la conséquence d'une non-compréhension et se révèle donc porteur d'une opportunité de maturation.
La dépression, par exemple, est reliée à une recherche erronée de bonheur dans une situation, un évènement, une relation, ou une idée de soi-même. Lorsque le bonheur est identifié comme directe expression de notre nature profonde, un espace se crée. L'évènement perd de sa consistance, car n'est plus considéré comme cause de la souffrance. L'attitude intérieure est reconnue comme génératrice de souffrance. La transformation du regard est en soi acte de guérison.
L'angoisse de quelque chose n'est qu'un reflet d'une angoisse primitive de non-existence, d'anéantissement dans l'absolu silence. Le traitement de l'angoisse est donc une invitation à se confronter au silence intérieur, à l'habiter sans peur, à le vivre comme précurseur d'une plénitude non encore révélée.
L'obsession, pensée cristallisée et rigidifiée, est la contrepartie matérielle de l'obsédant désir d'être. Un glissement doit donc s'effectuer. La quête de perfection sous-jacente, une fois reconnue, se replace dans une juste perspective. La structure corps-pensée peut alors se relâcher et s'ouvrir à une vérité plus vaste. Le désir d'être retourne à l'être.
Méditation, relaxation, compréhension sont ainsi les armes nouvelles d'une psychopathologie spirituelle qui vise à intégrer et unifier. Le sacré occupe la place prépondérante dans une approche thérapeutique globale. La réalisation de notre nature infinie est l'achèvement d'une thérapie véritable dans laquelle soignant et soigné ne sont que l'expression d'une seule et même conscience.
IIème Rencontre de l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle, "Psychothérapie & Réalisation Spirituelle : l'Ego, la Souffrance, la fin de la Souffrance", 7-9 Avril 1995, France.
Pour comprendre la nature du suicide, il est nécessaire de descendre à l'intérieur de nous-même, dans les rouages de notre propre fonctionnement intérieur.
Cette exploration doit d'abord explorer ce qu'est le désir et ce vers quoi tend le désir.
Sous des apparences diverses, un thème lancinant revient sans cesse : la quête du bonheur - non pas d'un bonheur temporaire, mais d'un bonheur total, définitif.
Sous l'emprise de cette quête incessante, le bonheur est d'abord recherché dans les objets "extérieurs" : profession, sentiments, aliments, sexe, objets de natures diverses...
Lorsque l'objet désiré est obtenu, il y a un moment de satiété, qui peut durer plus ou moins longtemps. Mais tôt ou tard, la quête reprend.
Lorsque l'objet désiré ne peut être obtenu, il renvoie à un sentiment d'insatisfaction, de manque.
D'autres objets sont alors recherchés comme substituts.
Vient un moment où le bonheur apporté par les objets n'apparaît plus suffisant. Une période de désarroi vient alors. Ce désarroi, s'il persiste, peut se transformer en véritable détresse.
Il faut bien comprendre la nature de cette détresse. Le bonheur est recherché dans les objets, mais ceux-ci n'apparaissent plus suffisants pour apaiser la "faim", pour masquer un sentiment profond de manque, une souffrance.
L'émergence de cette semi-conscience d'un bonheur qui ne peut être saisi peut se faire de manière progressive ou brutale.
Plus l'appétit de bonheur est intense, plus la frustration sera intense et douloureuse.
Cet état de manque n'apparaît généralement pas dans les périodes "où tout va bien", c'est-à-dire dans les périodes où les situations génèrent un bien-être relatif.
Il apparaît surtout quand ce sur quoi repose le bien-être vient à manquer : satisfaction professionnelle, personne aimée, image de soi valorisante ...
C'est dans ces moments de rupture de rythme, de changement imprévu, qu'apparaît brutalement une douleur qu'on croyait oubliée.
Si cette souffrance est intense ou trop prolongée, et qu'aucun moyen extérieur ne semble pouvoir l'apaiser, l'idée d'une autodestruction peut jaillir comme une révélation subite, un espoir de ne plus souffrir.
Le suicide est en général la dernière porte, celle qui reste entre-ouverte lorsque les autres issues sont fermées.
Comme nous le voyons, le désir de suicide est intimement lié à la souffrance, au désir de ne plus souffrir, et au désir de bonheur.
Lorsque la souffrance s'arrête, le bonheur est.
Où se situe donc la faille, dans ce qui paraît être une logique implacable ?
La faille, si tant est que l'on puisse utiliser ce mot, réside dans la compréhension de la nature de la souffrance et donc des remèdes à la souffrance.
Remplaçons le mot souffrance par contracture La souffrance est une contracture. Ce terme, déjà moins imprécis, fait entrevoir le remède : quitter la pensée pour faire face à la sensation.
Cette contracture, on peut en effet déjà la sentir, la palper dans le corps même, dans le ventre, le plexus solaire, le dos ou la gorge.
La souffrance est alors objectivée.Elle n'est plus un ennemi invisible qu'on ne peut saisir, mais elle devient un objet d'observation.
Il y a un déjà à ce stade un changement dans la perspective, une maturation qui s'est faite.
Au lieu de chercher des causes à la souffrance ou des moyens artificiels pour ne plus la ressentir, on l'observe, on l'écoute, on y prête attention, comme si l'on voulait découvrir son secret.
Ce face-à-face est un important moment dans la compréhension.
On ne fuit plus la souffrance mais on s'assoit auprès d'elle.
C'est un changement radical dans la perspective.
Et que peut-on alors constater?
Et bien, que lorsqu'on y fait face, la souffrance s'apaise, la contracture s'estompe. Et plus le face-à-face se poursuit, plus la douleur se dissout. Lorsque les nuages s'en vont, le soleil luit.
L'on comprend alors que toutes ces années de lutte, de conflits n'étaient qu'une tentative pour échapper à cette confrontation directe avec ce qui est le plus appréhendé : la souffrance. Et que tant qu'on la fuit, elle prend prise, elle se renforce.
Quand on y fait face, on passe du rôle d'acteur à celui de spectateur. C'est une position déjà plus confortable. Quand l'acteur du film se lamente, le spectateur sourit.
Cette observation silencieuse des contractures rythmiques de la personnalité qui se refuse à mourir est à elle seule libératrice.
Dès qu'il n'y a plus d'implication dans ce qui est vu, une distance est créée entre l'objet d'observation et celui qui observe. Le processus de désidentification est alors amorcé.
Ce corps qui souffre, qui se débat, je le connais, je le vois, je le sens.
Je ne peux pas être ce que je vois, je me sais être le connaisseur de ce qui est perçu.
Ce connaisseur de moi-même est comme un oeil qui se sait regard mais qui ne peut se voir lui-même, comme une main qui peut tout saisir et attraper sauf elle-même.
Ce retournement complet dans la perspective est en soi transformation.
Lorsqu'il est clairement vu que l'on ne peut rien prendre ni saisir, tout du moins que le bonheur ne peut être ni pris ni saisi, à cet instant même il y a suspension, arrêt. Le désir ultime se révèle être un non-désir. Ce non-désir n'est pas une absence de quelque chose, mais une présence à nous-même, une plénitude consciente d'elle-même qui disparaît quand on veut la saisir et réapparaît quand on s'y abandonne.
La compréhension invite à un total abandon, un lâcher-prise complet de tout ce qu'on pense être, de tout ce qu'on croît être.
Cette absence de nous-même se révèle comme une présence porteuse d'une indescriptible beauté.
Vivre la beauté dans son essence, vivre une plénitude sans objet, là est la fin d'une thérapie qui aura vu la mort du moi remplacée par la vie en soi.
Bien sûr ce processus ne peut se faire dans sa totalité en quelques minutes chez un patient déterminé à se suicider. Mais si la moindre ouverture se crée pendant un entretien, pendant un court moment une perspective nouvelle traverse l'intuition.
La quête du bonheur est la plus normale des quêtes. Le désir de ne pas souffrir est le plus normal des désirs. Mais la destruction corporelle n'apparaît plus comme le vrai remède à la souffrance. Ce qui doit mourir, c'est le faux moi-même, l'idée de soi créée par la pensée, image raffinée conditionnée par l'environnement, la mémoire.
La mort est le prix de la liberté. Non pas la mort du corps, mais
la mort de ce que l'on croit être, prélude à la naissance
de l'homme neuf, sans tache, libre, uni pour toujours à ce qu'il a toujours
cherché, lui-même.
La peur se définit par un objet, ce qui fait peur, et un sujet, celui qui a peur.
L'objet de la peur peut être très varié : situation, image mentale, être, animaux, lieu, etc....
Le sujet est celui qu'on nomme Moi-Je.
La peur est donc une réaction réflexe issue de l'interaction d'un sujet et d'un objet.
Elle s'exprime sur un plan physiologique - tensions corporelles, crampes digestives, difficultés respiratoires, fébrilité, accélération du rythme cardiaque- , ou psychique - agitation mentale, désir de fuite.
Lorsqu'elle se manifeste de manière prédominante sur le plan psychique, elle est dénommée anxiété : peur du lendemain, de la vieillesse, de la maladie, de la vie, de la mort, etc....
La réaction appelée peur est habituellement ressentie comme désagréable. Elle entraîne donc souvent un désir de fuite ou de suppression de l'objet de la peur. C'est la solution la plus habituelle. La situation est évitée, l'objet de la peur est supprimée. Si la fuite ou la suppression n'est pas possible, la peur atteint un paroxysme qui peut entraîner des comportements de violence hétéro- ou auto-agressifs. Si, pour une raison ou une autre, la réaction de violence n'est pas permise ou possible, il y arrêt. Cet arrêt correspond à une soumission, une acceptation imposée par la situation et l'absence de possibilité de fuite. C'est l'exemple du lapin paralysé devant le serpent.
Une analyse un peu plus poussée montre que fuir l'objet de la peur n'a qu'une utilité momentanée. La situation peut se renouveler d'une manière ou d'une autre, et la peur reviendra aussi présente, inchangée. Ce n'est donc qu'une solution transitoire, un compromis, mais pas une libération.
Descendons donc plus profondément dans les mécanismes psychiques.
Une situation est une perception. Elle est vécue comme réelle, mais est en fait une construction mentale. La perception initiale passe à travers le filtre de la mémoire, qui contient le souvenir de la douleur et de la joie, et des événements associés. La situation est donc élaborée sur le plan mental et émotionnel, et l'objet de la peur est le fruit de cette élaboration. C'est l'exemple de la corde qui est prise pour un serpent.
A ce niveau de compréhension, l'objet n'est plus vécu comme quelque chose d'extérieur, dont on peut se débarrasser, mais comme une représentation qui apparaît au sein de la conscience. La réaction interne consécutive à cette apparition est comprise comme un conditionnement lié au contenu de la mémoire. C'est cette réaction qu'on appelle peur.
La peur n'est donc plus alors une situation, mais une sensation. Cette sensation est vivante, fluctuante et ressentie sous diverses formes au niveau corporel.
Cette sensation peut également devenir un objet de la peur, c'est-à-dire, entraîner une réaction de fuite ou d'évitement, du fait de son caractère inhabituel et qualifié de désagréable.
On peut alors parler de peur de la peur.
Il y a donc un cercle clos qui est installé : le mental élabore une image, une réaction conditionnée est liée à l'apparition de cette image, et cette réaction engendre elle-même une réaction.
Chercher une solution intellectuelle à la peur est sans issue. Le mental ne peut que constater son impuissance à résoudre ce qu'il a lui-même créé. Le créateur est indissociable de sa création.
Ce constat amène un arrêt. La fuite n'est plus perçue comme salvatrice. Aucune solution n'apparaît possible. La conséquence en est une immobilisation.
Dans ce non-mouvement, une énergie nouvelle se fait jour. L'arrêt de la recherche d'une solution à la peur libère une force insoupçonnée, masquée par le bruit de la quête.
Vient alors la compréhension que la peur est sans remède, car elle n'a pas d'existence propre. Elle n'est connue qu'à travers les réactions qu'elle engendre.
Ces réactions peuvent être explorées. Cette exploration va apporter de précieuses informations sur le fonctionnement du mental et des relations corps-mental.
Lorsque l'objet qui a initié la réaction est relégué au second plan, il ne reste qu'un face-à-face avec la réaction elle-même.
Celle-ci apparaît sous forme de tensions et contractures au niveau de la structure corporelle. Ces réactions corporelles peuvent être récentes et fluctuantes, ou anciennes et enkystées.
Chercher à les expliquer ne permet pas leur résolution.
C'est l'observation qui va amener la maturation.
Les réactions ne sont ni qualifiées, ni nommées ou expliquées, mais simplement observées. Dans cette observation, la contracture trouve un espace. Elle n'est plus renforcée par une réaction de refus.
La contracture vit alors dans un espace élargi.
Comme un sucre qui se dissout dans de l'eau, la zone contractée se dissout dans l'espace environnant. La matière nouée se résorbe dans une substance de moindre densité. Cette substance environnante devenue elle-même plus dense va à son tour se résorber dans un espace plus vaste. Jusqu'à ce que la notion d'intérieur et d'extérieur se dissolve. La frontière entre le dense et l'éther disparaît.
Dans tout ce processus, quel est le rôle du sujet ?
Toute peur se réfère à un moi qui a peur. La peur de la solitude, de la souffrance et de la mort sont indissociables d'un sujet qui se sent seul, souffre et meurt.
Lorsque l'on cherche à explorer celui qui a peur, on ne trouve qu'une image de soi, une construction élaborée par la pensée, la mémoire, ensemble de conditionnements plus ou moins stéréotypés. La disparition de cette image construite est l'angoisse fondamentale. Toute peur se réfère à la disparition du sujet qui a peur. Exister sans repère, sans identité, sans qualification, sans rôle et sans fonction, est vécu comme une mort, une annihilation. Mais l'est-elle vraiment ?
Lorsque l'accent est mis sur l'absence, le regard est focalisé sur ce qui n'est pas. Cette concentration fait oublier que toute absence n'est reconnue comme telle que parce qu'il y a conscience d'une présence. L'absence est le reflet de la présence.
Celui qui a peur, l'image de soi conditionnée par la mémoire, la personnalité, est observée comme un objet extérieur. Etant un objet d'observation, elle est reconnue comme n'étant pas moi. Une distanciation survient entre celui qui a peur et son connaisseur. La démarche à reculons du témoin vers l'ultime témoin est entamée.
Le sujet, le connaisseur de la peur, est resté témoin neutre. Ni pour, ni contre. Observateur silencieux des subtils rouages de l'esprit, il se sait extérieur au processus.
L'ultime témoin se sait, mais ne peut se voir, ne peut s'objectiver. Il n'est en aucun cas un objet. S'il apparaît comme un objet, la question "Qui a peur ?" va bloquer toute élaboration mentale de soi-même. L'absence de réponse est en soi la réponse. Le silence contient la réponse. Ce silence n'est ni un objet, ni un sujet. Il est et se sait lui-même. En lui se résout le conflit. En lui se dissout la peur.
La peur aura ainsi joué son rôle initiatique, en permettant un retour de l'objet vers le sujet, et une résolution du sujet dans le silence sans nom.
Chacun connaît des phases d'alternance de l'état intérieur, entre les périodes au cours desquelles de fortes énergies sont disponibles, facilitant l'action et la créativité, et les périodes de "basse énergie", plus favorables au repos, à l'inactivité. Ces variations énergétiques ont certainement une origine multi-factorielle, où interviennent en étroite inter-relation les cycles chronobiologiques, notamment endocriniens, les phases lunaires (les commissariats de police et les maternités sont débordés de travail dans les périodes de pleine lune), les conditions météorologiques et probablement bien d'autres cycles cosmiques peu connus.
Si l'on observe en soi-même l'effet de ces variations énergétiques, on peut voir qu'elles viennent exacerber ou ralentir des tendances acquises de la personnalité, ensemble de conditionnements réagissant de manière plus ou moins stéréotypée. L'extraverti sera encore plus extraverti lors des phases "hautes", et l'introverti sera encore plus introverti lors des phases "basses". De même, s'il y a une souffrance psychologique latente, elle sera amplifiée ou atténuée selon les périodes.
Ces cycles naturels semblent donc agir comme un amplificateur dont le volume sonore serait variable. La qualité du son garde une certaine constance (c'est-à-dire la manière dont ces énergies seront exprimées), mais l'intensité peut changer.
A la lumière du vécu intérieur, on peut comparer ces phases à des périodes d'expansion, comme un coeur en diastole qui se dilate, et à des périodes de contraction, comme un coeur en systole qui se contracte.
Comme nous vivons habituellement en état de conflit et de résistance, nous ne savons pas vivre ces variations avec la souplesse du roseau qui ploie sous le vent sans jamais se rompre. Les phases d'inactivité sont souvent refusées, aussi bien par la société que par l'individu dépendant d'une hyperactivité compensatrice, alors que ce sont des moments tout à fait propices à la méditation. Les phases plus dynamiques sont mieux acceptées, car s'accompagnent d'expressions de vitalité plus marquées, mais entraînent parfois de regrettables maladresses liées à la précipitation.
Qu'en est-il du soi-disant maniaco-dépressif qui ne fait que vivre un renforcement caricatural de phénomènes ordinaires ?
Selon la fluidité du récepteur (le récepteur étant la structure indissociable corps-émotions-mental), les variations d'énergie seront soit vécues harmonieusement et n'entraîneront alors que des nuances peu perceptibles dans le comportement et l'état intérieur, soit viendront renforcer des tendances antérieures de la personnalité, qu'elles soient dirigées vers l'extraversion et l'hyperactivité, ou vers l'introversion avec le renforcement de tendances à l'isolation et à la désolation (dépression, mélancolie, culpabilité).
Le feu endormi est attisé par le soufflet.
Lorsque l'on ouvre un livre de psychiatrie à la page psychose maniaco-dépressive, l'excitation maniaque est décrite comme un accès de survenue souvent brutale, qui, non traité, peut durer plusieurs mois, et s'accompagne de tous les symptômes de l'excitation, qu'elle soit mentale (fuite des idées, coqs à l'âne, jeux de mots etc..) ou physique (insomnie, agitation motrice, déambulation, graphorrhée, logorrhée etc..). Les idées délirantes sont décrites comme des idées de grandeur, de mégalomanie, peu accessibles au raisonnement. Ces épisodes peuvent soit se renouveler de manière plus ou moins identique, et l'on parle alors de manie unipolaire, soit alterner avec des phases de dépression, et l'on parle alors de manie bipolaire. La même terminologie est utilisée pour les dépressions cycliques qualifiées d'unipolaires (dépressions récidivantes) ou de bipolaires (avec alternance d'épisodes maniaques).
Si une fois de plus, l'on quitte les livres pour se référer au vécu intérieur, chacun peut confirmer que, lors des périodes d'expansion décrites en introduction, des impressions peuvent être ressenties de pouvoir briser les limites spatio-temporelles étroites dans lesquelles nous vivons habituellement, de communier naturellement avec le monde et le cosmos, d'avoir une perception globale plus aiguë.
Si les émotions n'ont pas été purifiées par un travail intérieur et si les perspectives mentales restent immatures, la personnalité, l'ego, reprend à son compte les sensations ressenties, se les attribue comme un signe de sa grandeur et de son omnipotence, et nous confirme dans l'illusion d'être une entité distincte mais qui cette fois possède des pouvoirs illimités.
C'est en fait comme si nous étions à cet instant unis à une source d'énergie supérieure qu'on pourrait appeler la vie. Mais cette union ne reste consciemment habitée que de manière temporaire. Le mental séparateur isole la source de son organe d'expression - le corps, la personnalité. La personnalité s'approprie alors l'expérience, la fait sienne, et s'identifie à elle en disant "je suis cette force illimitée, je suis le tout, je suis le cosmos, je suis le monde, je suis Dieu".
Bien que ces phrases rappellent tout à fait certains écrits mystiques bien connus, elles sont encore l'expression d'un vécu duel, non mature, dans lequel celui qui fait l'expérience et l'objet d'expérience (les sensations transcendantales par exemple) restent séparés. L'expérimentateur n'a pas encore disparu dans l'expérience. La fusion reste partielle. La croyance dans le fait d'être une entité individuelle séparée n'est pas encore pleinement dissolue.
Il semble que dans un état maniaque, des expériences similaires soient vécues. Mais les émotions et la pensée restant encore très égocentrées, les moments de joie jubilante alternent avec des périodes de colère violente, dans lesquelles resurgissent toutes les tensions et insatisfactions accumulées, attisées par le souffle brûlant d'une énergie supérieure. Le dépit peut d'ailleurs apparaître, voire même la plongée dans une sombre dépression.
Mais il ne s'agit pas d'une joie accomplie, fruit d'une compréhension profonde et de l'absolue certitude que l'objet de toute quête est déjà présent, que la plénitude tant désirée n'est pas un objet extérieur de plus, mais une réalité intérieure qui sous-tend tout désir.
Il s'agit plutôt d'un avant-goût de la joie d'être libéré du carcan de la personnalité. Mais les racines de la prison, la croyance en la réalité de la pensée moi-je, ne sont pas extirpées. La retombée dans les méandres des conflits intérieurs est donc inévitable, jusqu'à tant que la compréhension ait accompli son oeuvre de transformation.
La même description en miroir pourrait être faite pour le déprimé, qui reste enfermé dans la croyance que le bonheur tant cherché est inaccessible, non conscient que c'est le regard qui est mal dirigé, poursuivant une quête vers un objet extérieur, et oubliant l'ineffable lumière du royaume intérieur.
La vraie thérapie est alors annoncée : l'abaissement du niveau de tension basal, plus facile en dehors des crises, par la relaxation profonde, la méditation ; l'éveil du sens de discrimination par l'exploration de l'objet de la quête intérieure ; l'observation de l'aptitude du mental à créer des mirages vécus comme une réalité ; la claire vision du rôle de l'image de soi dans la création de la souffrance, du conflit intérieur, de la sensation d'isolement et de séparation.
Quelle est la place des thérapies offertes par la psychiatrie conventionnelle actuelle ?
Les médicaments visant à apaiser l'excitation, tels que les neuroleptiques ou certains anti-hypertenseurs (comme la clonidine, Catapressan*), peuvent permettre d'éviter une hospitalisation ou de réduire le temps d'une crise et donc de diminuer les risques de conséquences ennuyeuses (plus d'un ménage a été ruiné par les dépenses frénétiques d'un époux sujet à des accès maniaques !). Les médicaments visant à réguler "l'humeur", c'est-à-dire à amoindrir l'intensité des vagues énergétiques, tels que le lithium ou la carbamazépine (Tégrétol*), vont éviter, espacer ou limiter les rechutes, mais au prix de sensations et d'une créativité émoussées. Tous ces traitements, qui ont une indiscutable efficacité sur le plan des symptômes, entraînent bien sûr de nombreux effets secondaires. C'est le prix à payer pour une stabilisation symptomatique.
Même si ces thérapeutiques sont parfois nécessaires, elles ne doivent pas faire perdre de vue que chaque crise est une opportunité offerte de compréhension de soi et est un exutoire à des tensions intérieures non résolues.
Le "thérapeute" doit donc être tout à fait averti pour ajuster au mieux, avec la coopération active du "patient", une thérapie qui pourra utiliser des moyens divers et adaptés aux situations changeantes. Mais il ne devra jamais perdre de vue que la crise est l'expression d'une souffrance latente ou patente, que la libération de la souffrance est le désir le plus cher aussi bien du "soignant" que du "soigné", et que le prix de la libération est très cher, puisqu'il implique la dissolution de toutes les croyances et images construites sur soi-même, et leur résolution consciente dans l'absolu silence qui précède la création.
1/ Qu'entend-on par "psychiatrie spirituelle" et quelles sont les conditions spéciales qui ont contribué à l'apparition de cette nouvelle conception?
Sous le terme psychiatrie spirituelle, l'on entend une médecine de la psyché humaine qui intègre pleinement la quête spirituelle propre à chaque être humain tant dans la compréhension des troubles psychiques que dans l'approche thérapeutique. Chaque être humain cherche le bonheur. Il pense d'abord le trouver dans le monde extérieur (les objets de consommation, le travail, le pouvoir, les relations), puis lorsqu'il se rend compte qu'il n'y trouve pas ce qu'il cherche, il se retourne vers le monde intérieur, pour commencer à comprendre que le bonheur tant désiré est déjà présent. Cette quête de la plénitude, d'un bonheur véritable qui ne soit plus dépendant des circonstances, s'accompagne souvent de bien des crises et difficultés. Lorsque l'on voit par exemple la dépression ou l'anxiété sous l'angle d'une recherche intérieure, on comprend mieux que l'homme évolue par paliers, qui sont autant d'étapes nécessaires à l'émergence d'une maturité véritable et d'une compréhension plus pénétrante de lui-même.
Le psychiatre n'échappe pas à cette règle. S'il a choisi la psychiatrie, ce n'est pas sans raison. Mais existait certainement un désir plus ou moins conscient de se connaître, de vivre mieux, et de faire partager aux autres ce qu'il aura lui-même compris. L'observation des patients est en quelque sorte un miroir de nous-même et nous apprend donc à mieux discerner l'illusion de la réalité, à pénétrer dans les rouages du fonctionnement psychique pour l comprendre et en déjouer ses pièges. Il est donc aussi bien thérapeute des autres que de lui-même.
La psychiatrie spirituelle est une psychiatrie qui reste à créer, et qui envisagerait la pathologie mentale comme des moments dans la croissance spirituelle de l'homme à la recherche de lui-même.
Si des conditions spéciales ont pu préparer l'apparition d'une telle discipline, c'est surtout le mécanicisme excessif de la psychiatrie dite moderne, qui semble oublier l'aspiration fondamentale de l'homme au bonheur, sa quête de la plénitude. La psychologie, grâce au courant de la psychologie transpersonnelle, a bien progressé dans ce domaine frontière entre la mystique et la médecine, mais la psychiatrie semble ne pas connaître ces ouvertures, bien qu'un courant de psychiatrie transpersonnelle soit récemment né aux U.S.A. .
2/ La psychiatrie spirituelle propose un nouveau modèle de psychothérapeute (et psychothérapie). Décrivez-le.
Le psychothérapeute de demain devra avoir une profonde connaissance de lui-même, non pas basée sur une connaissance livresque, mais sur une expérience intérieure authentique, et qui aura la parfaite maîtrise aussi bien des techniques psychologiques occidentales, que des thérapies spirituelles et corporelles plus orientales telles que la méditation, le yoga, le Tai-Chi ou autres pratiques méditatives sérieuses. Il aura découvert en lui-même la manière dont le mental crée la souffrance, et le moyen de s'en libérer. Ce n'est que l'expérience intérieure qui donne de la valeur aux propos d'un thérapeute. Sinon, il ne s'agit que d'une connaissance extérieure, livresque et conceptuelle. Le thérapeute devra lui-même être établi dans une paix véritable, qui ne soit pas liée à sa situation d'existence, mais à une compréhension de la vie et à une maturité psycho-spirituelle. Ce qui soigne, c'est davantage ce qui émane du thérapeute, le bonheur et la tranquillité qu'il irradie, que ses connaissances théoriques. Cette émanation est ce qui va donner confiance au patient et lui faire sentir que le thérapeute qu'il a en face de lui connaît ce qu'il dit lorsqu'il parle de paix ou de bonheur. Ensuite, la thérapie va s'occuper d'apprendre au patient à observer son fonctionnement intérieur, d'un regard neutre et non affectif. Cette phase d'observation, qui peut durer un temprs prolongé, est essentielle à la maturation. L'observation sans jugement des pensées, émotions et réactions intérieures va faire comprendre au patient de quelle manière son mental génère en lui un état de tension plus ou moins permanent. Cette qualité d'observation ouverte est à la base de la méditation. Elle permet un apaisement progressif de l'agitation mentale, invite à se libérer du contenu de la mémoire psychologique, et relativise l'importance donnée au passé et au futur qui sont créés par la pensée. La recherche des causes de la souffrance dans le passé, telle que le propose la plupart des psychothérapies actuelles, est entachée d'erreurs, et ne libère pas de l'emprise de l'ego, de la personnalité. Elle offre des solutions palliatives, notamment une meilleure acceptation de soi, mais ne constitue pas une thérapie véritablement libératrice. La méditation commence là où la psychothérapie s'arrête.
On peut donc dire que le psychothérapeute est indissociable de sa psychothérapie. On ne peut offrir que ce que l'on connaît.
3/ Croyez-vous que la psychiatrie spirituelle devienne la psychiatrie du XXème siècle (ou plutôt du XXIème siècle!)
Il me semble que c'est l'ensemble de la médecine qui va devenir progressivement spirituelle, ou plutôt va intégrer la dimension spirituelle qui existe à l'arrière-plan des maladies physiques et psychiques. Lorsque cet objectif sera atteint, il n'y aura plus d'intérêt à séparer la psychiatrie du reste de la médecine, et plus d'intérêt de dissocier une psychiatrie spirituelle du reste de la psychiatrie.
Prendre en compte la dimension spirituelle du patient, et lui offrir la possibilité de s'apaiser par des pratiques méditatives, ne signifie pas que l'on ne peut plus utiliser de médicaments. Le médicament gardera son utilité, notamment pour soulager la souffrance lorsqu'elle atteint un paroxysme insupportable qui met en jeu la vie du patient. Mais il s'agira de thérapies médicamenteuses de courte durée, rapidement remplacées par des thérapies plus profondes visant à transformer la perspective intérieure et à apaiser la souffrance par la compréhension, l'acceptation et la méditation.
4/ Au mois de mars, vous avez fondé l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle. Quels sont ses buts, qu'a-t-elle réalisé jusqu'à maintenant et quels sont ses futurs projets?
L'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle a été créée en mars 1994 lors du congrès organisé en France, à Lyon, sur le thème "Approche Spirituelle en Psychiatrie : Méditation & Psychothérapie". Ce premier congrès a permis de montrer de quelle manière la méditation peut s'intégrer dans les traitements psychothérapiques. La psychologie étant par le passé séparée de la spiritualité, le patient devait alors choisir entre des voies apparemment contradictoires. Les conférenciers présents à Lyon étaient tous psychothérapeutes et "méditants", et ont pu partager avec le public leur expérience tant personnelle que professionnelle.
Cette association, comme je l'ai dit dans la réponse à la première question, a été créée en réaction à un mécanicisme et matérialisme excessif de la psychiatrie actuelle qui paraît avoir oublié l'essentiel. Elle n'aura d'utilité que le temps nécessaire à la pleine intégration de la dimension spirituelle dans la psychopathologie et dans la thérapeutique.
L'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle regroupe actuellement environ 140 membres des cinq continents, pour la plupart psychiatres, psychothérapeutes, médecins ou spécialistes de médecine alternative. Beaucoup sont francophones, car l'association est née en France, mais le nombre et la diversité géographique de ses membres croissent rapidement, car cette association semble répondre à un réel besoin du public et des thérapeutes de créer une médecine psycho-spirituelle de qualité.
Un second congrès aura lieu à Paris, France, les 7-9 avril 1995, sur le thème "Psychothérapie et Réalisation Spirituelle - L'ego, la souffrance, la fin de la souffrance". Il s'agira de montrer de quelle manière la souffrance psychologique est liée à l'image de soi, à l'ego, la personnalité, et d'approcher les possibilités de libération de l'emprise de la personnalité. Les conférenciers auront tous une expérience approfondie dans le domaine de la réalisation spirituelle et, pour la plupart, dans le domaine de la thérapie traditionnelle. En 1996 et 1997, d'autres congrès sont en préparation sur les thèmes : "L'approche spirituelle de la dépression - Dépression, suicide et mort de l'ego", "Médecine, Psychologie et Réalisation Spirituelle", et l'"Approche Spirituelle de l'anxiété".
Le journal de l'association, publié en français et en anglais, est également un atout important. Il permet aux membres de partager leurs réflexions et recherches, et de participer à l'élaboration d'une médecine véritablement psycho-spirituelle. Un répertoire complet des membres est inclus dans le journal, pour faciliter les contacts à travers le monde ou dans son propre pays.
L'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle est en relation étroite avec le Rambana Institute for Self-Realization, centre créé en Israël pour diffuser des enseignements de sagesse, et de connaissance de soi, et qui a organisé en novembre 1994 à Jérusalem un premier congrès sur "Méditation & Tradition Spirituelle - vers l'essence de la religion", et prépare son second congrès les 8-10 novembre 1995 toujours en Israël sur le thème : "Vers l'Unité Spirituelle - naissance, vie et mort de l'ego à la lumière de la tradition spirituelle". Comme on peut le voir, les thèmes proposés sont assez proches des centres d'intérêt de l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle, et invitent à inclure dans la religion moderne des enseignements de connaissance de soi issus aussi bien des traditions spirituelles que de la psychologie moderne.
5/ Vous connaissez le statut spécial de la psychiatrie dans l'Europe de l'Est. Y-a-t-il des chances pour l'ouverture de celle-ci vers la spiritualité? De votre point de vue, quelles sont les démarches à faire sur ce chemin?
Ce qui est le plus nécessaire à la transformation d'une discipline, ce sont les êtres. C'est à dire que la psychiatrie se transformera naturellement lorsque davantage de psychiatres et personnel soignant prendront conscience d'une limitation des connaissances actuelles et de la nécessité d'une ouverture de la discipline. Chaque individu engagé dans une voie de connaissance de soi, de méditation ou de pratique spirituelle assidue va obligatoirement changer sa manière de voir la maladie mentale et le patient qui en souffre. C'est donc par une transformation individuelle qu'une transformation plus élargie peut se faire. Et à ce niveau, un pays tel que la Roumanie, par la richesse de sa culture et les qualité humaines bien connues de son peuple, n'est pas démunie. Dans le domaine psychologique, on peut aider avec peu de moyens financiers. Ce sont les richesses intérieures qui sont les plus importantes. Et celles-ci sont à la portée de tous. Chaque thérapeute doit en venir à se poser les questions essentielles qui sont : "Qu'est-ce que je cherche véritablement, qu'est-ce que je veux vraiment, au-delà des désirs superficiels, quelle est ma réelle identité, par-delà les croyances et idées toutes faites sur moi-même, qui suis-je?".
Ces questions, lorsqu'elles sont formulées avec profondeur et intensité, amènent de manière certaine une transformation dans l'attitude intérieure face à soi-même et face à la vie, et donc amèneront inévitablement un changement dans la manière de soigner. Les lignes sont tracées. Reste à les emprunter.
Interview du Dr. Jean-Marc Mantel, réalisée par Bernard Klein, parue dans "La Vie Naturelle", avril 1995, n°104.
Dr. Mantel, peut-on souffrir sans être psychiquement malade, ou malade sans souffrir?
Au sens très large du terme, il est parfaitement licite de considérer toute souffrance comme une maladie. Inversement, on peut dire aussi que, dans toute maladie mentale, il y a souffrance. Le dépressif manifestera cette souffrance de manière intériorisée, retournée contre lui-même. L'excité l'exprimera, lui, sous forme d'agitation, dans une tentative d'éliminer la tension interne.
Et l'on retrouvera effectivement ces deux mêmes processus dans le fonctionnement psychologique ordinaire. En chacun d'entre-nous, il peut y avoir réaction interne, engendrant la culpabilité, c'est-à-dire retournement de la violence contre l'image de soi, et donc dépression, désir de suicide, etc...; ou, au contraire, réaction externe, avec des projections mentales qui feront d'autrui le responsable de notre propre souffrance, et susciteront l'agressivité. Fondamentalement, le primum movens est donc le même. Mais il s'exprimera simplement de manière différente selon le moule de la personnalité.
Cela dit, il faut évidemment tenir compte de registres quantitatifs. Tant que cette souffrance reste quantitativement modérée, on pourra parler de personnalité ordinaire, avec son niveau de conscience et son système de compensation habituel qui ne fonctionne pas trop mal; mais lorsque les systèmes de compensation sont défectueux, l'ampleur de la souffrance devient plus importante, et l'on assistera alors à ce que l'on appelle la maladie mentale.
La " normalité" n'est pas la santé mentale
Mais, en réalité, on peut donc bien appliquer le terme de "maladie mentale" à tout le monde ?
Oui, je crois qu'il n'y a que l'homme éveillé, l'homme libéré de toute forme de conflit intérieur, que l'on pourrait qualifier de "sain". Cet homme éveillé a un fonctionnement constamment harmonieux et adapté à toute situation, étant donné qu'il n'est absolument plus prisonnier des tensions intérieures.
Or, s'il n'y a que très peu d'êtres sains, tout un chacun aspire néanmoins à vivre cette plénitude de santé intérieure ; et tout un chacun, à travers ses problèmes d'existence, apprend à trouver en lui-même ce qu'est un fonctionnement harmonieux.
Il est très important de se rendre compte que la santé n'est pas quelque chose à acquérir, mais qu'elle existe en chacun de nous. Elle est présente, mais n'est simplement pas actualisée. Elle est masquée par l'agitation mentale, par la confusion intérieure, par l'état de contracture dans lequel nous vivons habituellement. Et c'est pourquoi, je crois qu'il est très mauvais d'étiqueter quelqu'un en terme de malade. Il est beaucoup plus positif pour lui de le voir en tant qu'être fondamentalement sain... mais qui ne sait pas encore vivre sa santé.
Ainsi, en partant de cette partie saine, et en se référant constamment à cette harmonie fondamentale qui nous guide tous, on offre plus de chances de guérison au patient que si on l'enferme dans la croyance qu'il est malade.
D'aucuns ont appelé normose la maladie mentale de l'homme ordinaire qui se croit sain sous prétexte qu'il est normal. Que vous inspire ce concept?
J'aimerais essayer de préciser cette notion de normose : il s'agit en fait de systèmes de compensations, à peu prés fonctionnels, d'un état de souffrance modéré. Ce sont donc des systèmes de fuite. Par exemple, vous prenez l'habitude de boire un ou deux whiskies pour vous sentir plus détendu; et vous disposez donc là d'un moyen d'adaptation qui fonctionne temporairement, mais ne peut être considéré comme une véritable guérison. Le conflit demeure, la souffrance persiste, mais elle est masquée. Il. existe toutes sortes de systèmes de compensations qui peuvent aller de la nourriture, au sexe, à l'agitation, permettant d'évacuer la tension, mais à un moment ou à un autre, dans la maturation, ils apparaîtront insuffisants. C'est alors que la nécessité d'aller plus profondément dans la racine de la souffrance va s'imposer.
Ne pensez-vous tout de même pas que dans l'Égypte pharaonique, ou n'importe quelle civilisation traditionnelle, favorisaient plus la sauté mentale que la société actuelle?
Oui, mais souvent au prix d'un système répressif ! Les sociétés traditionnelles ne sont en fait ni meilleures, ni pires que la société actuelle. Ce ne sont que différents modèles d'adaptation liés au niveau de conscience d'un groupement d'individus à une époque donnée. La civilisation traditionnelle constitue certainement une béquille, mais elle finit toujours par apparaître insuffisante dans la mesure où les individus qui la composent évoluent et la remettent ainsi, un jour ou l'autre, en cause. Quelle qu'elle soit, une société n'est que l'expression de nous-mêmes, et présente exactement les mêmes limites, les mêmes résistances, les mêmes zones de frictions, les mêmes crises et les mêmes résolutions de crises qu'un ego.
La maladie est une étape sur le chemin de la santé mentale
Cela dit, vous admettez malgré tout que l'institution psychiatrique moderne présente quelques lacunes?
Oui, bien sûr, et j'en ai déjà souligné une qui consiste à considérer l'individu comme malade. Il est un fait que toute la psychiatrie et une bonne partie de la psychopathologie moderne partent de la perspective selon laquelle il y a maladie, et qu'il faut tenter de trouver une solution à cette maladie.
Quand on ouvre un livre de psychiatrie, jamais on ne peut lire le mot "bonheur". Ce mot qui exprime, en fait, le désir le plus profond de tout être humain, est inexistant dans les préoccupations des psychiatres, pourtant censés s'occuper du fonctionnement psychologique !
C'est évidemment là le signe d'un manque extraordinaire de connaissance de soi.
La psychiatrie, il est vrai, a réalisé une bonne étude des phénomènes observés, sur le plan de l'expression des symptômes. Cela a permis d'affiner la capacité du regard à discriminer ; et cette étape fut très importante.
Toutefois, il y manque une observation intérieure des processus. Car l'observateur a, jusqu'à présent, tendance à voir les choses sur un plan extérieur à lui-même, à décrire les processus sur un mode scientifique - parfois d'une manière tout à fait remarquable -, mais sans grande conscience de soi-même et de la nature de sa propre quête.
Le psychiatre actuel est donc, en général, incapable de faire le lien entre sa propre quête intérieure d'unité et celui qu'on appelle "patient".
Sur le plan de l'expression des symptômes, il n'y a rien à dire : ça a été bien exploré ! Quant à lier cette expression symptomatique au désir essentiel qui existe en tout un chacun... ce niveau est hélas totalement inexistant ! Pourtant, à partir du moment où vous considérez le symptôme sous l'angle de la nécessité d'un accomplissement intérieur, toute la psychopathologie prend un jour tout à fait nouveau et tout à fait extraordinaire, puisque vous découvrez que ce qu'on appelle "maladie" n'est en fait qu'une étape dans la maturation psycho-spirituelle de l'être humain !
Mais bien sûr, il ne faut pas perdre de vue que c'est simplement une étape, et qu'il est, avant tout, indispensable d'en sortir !
Par conséquent, il importera au thérapeute que la personne qui souffre puisse voir ce qui lui arrive dans une dimension élargie, comme si elle pouvait contempler son destin d'un seul coup d'oeil, comme si elle pouvait s'extraire d'elle-même...
Et cela, afin qu'elle prenne conscience que sa souffrance est un enseignement, un enrichissement lui permettant de se donner peu à peu les moyens de résoudre son état de conflit et de trouver l'attitude intérieure juste qui ne génère plus la souffrance.
En fait, tout le monde est à la recherche de cette attitude intérieure qui ne crée pas de tension. Chacun la recherche maladroitement, y compris le soi-disant malade mental enfermé dans un hôpital psychiatrique depuis trente ans.
Au commencement était la connaissance de soi
Quel type de prévention serait-il souhaitable d'envisager dans ce domaine?
La prévention se situe évidemment au niveau de l'homme ordinaire. Dans le fonctionnement ordinaire, l'objectif doit donc consister à apprendre à se servir de toute situation comme d'un outil de connaissance de soi, pour vivre constamment en état de plus grande ouverture et de plus grande réceptivité.
Ce seront cette ouverture et cette réceptivité qui, petit à petit, vont permettre une résorption des conflits personnels (puisque la personnalité se dissout progressivement dans l'ouverture).
En effet, plus vous vivez dans l'ouverture et la disponibilité, plus vous vivez dans la réalité de l'instant présent, et moins le conditionnement de la personnalité (qui génère l'état de conflit) aura de poids.
La prévention consiste donc en une sorte d'éducation, de connaissance de soi basée sur l'observation et l'expérience intérieures, et en une ouverture plus méditative dans la vie quotidienne.
Il s'agirait en fait d'un éveil de notre nature méditative au sein même du monde ordinaire, au sein même de l'activité.
N'est-ce pas là résumer un peu rapidement le processus ? N'y a-t-il pas de nombreuses crises, quelquefois violentes, ou assez longues, qui se produisent spécifiquement dans ce processus d'éveil?
D'une certaine façon, il n'y a pas de différence entre la crise du soi-disant psychotique et la crise d'émergence spirituelle. Elles peuvent se situer à des moments différents, mais le processus est le même ! La quête intérieure est la même !... Et il ne faut pas croire que les gens sont incapables de la comprendre ! Les gens, y compris les plus simples, vous diront que ce qu'ils veulent, c'est la paix, le bonheur, vivre en état de tranquillité.. N'importe qui peut le comprendre, parce que cela relève de l'évidence. Mais on a tellement pris l'habitude de ne pas voir les choses sous cet angle-là, que cela devient inapparent.
Heureusement, il reste possible, simplement en parlant de cette évidence, d'éveiller ici ou là, "quelque chose"...
Dr. Jean-Marc Mantel, vous avez fondé l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle en 1994. Voulez vous nous présenter son but et ce qui a motivé cette initiative?
L'idée de créer une association de psychiatrie spirituelle a pris forme rapidement dans mon esprit, au cours de l'année 1993. Mais cette décision apparemment spontanée est le fruit d'une longue maturation, qui a débuté lors des études de médecine et de psychiatrie et s'est poursuivie au contact d'enseignements spirituels traditionnels. La fréquentation des hôpitaux et des gens en état de souffrance est une grande école qui ouvre le cour, la sensibilité, enseigne l'humilité et vous fait prendre conscience de vos propres limites. Ce n'est qu'après avoir approfondi la compréhension de la nature humaine, tant sous ses aspects scientifiques, psychologiques que spirituels, que le désir d'une vision de synthèse et d'intégration a pu germer dans mon esprit.
La vision de la psychiatrie actuelle, et en particulier de centres de soins psychiatriques vétustes, inadaptés à des personnes en état de souffrance, m'a toujours choquée, ainsi que la rigidité de diagnostics empiriques lourds de conséquences thérapeutiques. Il s'est ainsi formé dans ma pensée l'image d'une médecine différente, alliant le respect de l'être humain, la disponibilité, l'esprit de service, et la connaissance approfondie du fonctionnement intérieur.
La création de cette association est donc le résultat logique de cette investigation du vivant, et du désir de participer à la spiritualisation de la médecine.
En dehors de l'AIPS, que faites-vous, pourriez-vous vous présenter aux lecteurs de Bio-Contact?
Je vis en Israël depuis 1991, et consulte en tant que psychiatre. Recevant des patients de différentes caisses de sécurité sociale, je suis amené à travailler dans un cadre conventionnel, mais avec une perspective non conventionnelle. Des personnes en état de crise viennent me voir. Je tente d'appréhender globalement leur situation et leur montrer de quelle manière ils peuvent s'extraire du cercle vicieux de la souffrance. Les moyens que j'utilise sont variés, allant du médicament à la méditation, en passant par les remèdes floraux, des entretiens ou un travail de relaxation. Le développement important du travail mis en place au sein de l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle m'amène à venir en France presque tous les mois. Je commence également à participer à des congrès internationaux de psychiatrie où je montre l'intérêt d'une vision spirituelle de la maladie, tant pour la compréhension que pour la thérapeutique.
Comment se déroule votre approche, comment définissez-vous l'alliance psychiatrie-spiritualité?
De mon point de vue, il n'y a aucun hiatus entre la psychiatrie et la spiritualité. Vu sous l'angle de la quête du bonheur et de l'accomplissement, la crise psychique apparaît comme une étape de maturation qu'il convient de laisser se dérouler, tout en limitant les conséquences douloureuses par un accompagnement approprié. La parole, la détente, l'acceptation, la compréhension sont les clés d'un dialogue constructif qui éclaire les zones méconnues du fonctionnement intérieur et invite à une ouverture libératrice.
Permettez-moi de revenir sur le mot "spiritualité". Dès qu'il est prononcé aujourd'hui, il lui arrive de faire peur. Alors pourquoi ce phénomène, et la psychiatrie spirituelle n'est-ce pas un choix délicat?
Le mot spirituel touche à notre dimension la plus intime, celle que l'on ne peut quasiment pas partager. En laissant se dévoiler cette dimension de l'être, c'est une vulnérabilité nouvelle qui apparaît, non pas dans le sens d'une fragilité, mais dans celui d'une sensibilité dépouillée des défenses construites par la personnalité. Les questions qui touchent à cette partie de nous-mêmes remettent en cause beaucoup de schémas préétablis, inculqués par l'éducation et le milieu environnant. Il est donc compréhensible que de fortes réactions apparaissent lorsque l'on évoque ces sujets.
De plus, la domination exercée par des instructeurs non dégagés de leur personnalité donne une image quelque peu effrayante de l'instruction spirituelle, rattachée aux phénomènes des sectes, de la perte de contrôle de soi, et des conditionnements de l'esprit.
C'est ici que le médecin formé à percer les mécanismes de la souffrance et à tenter de la soulager joue un rôle clé.
L'intégration de l'intuition métaphysique, de l'inspiration créative et de la connaissance humaine peut permettre de découvrir la spiritualité sous un jour différent de celui proposé par les traditions religieuses.
La maladie, la peur, la souffrance vont être vues sous une perspective différente, resituée au sein du mouvement de maturation et de transfiguration propre à l'accomplissement humain.
Le langage du mystique rejoint ici le langage scientifique. La vision précise des mécanismes intérieurs nécessite un grand pouvoir de discrimination, nécessaire pour reconnaître l'aptitude de l'esprit à former des mirages. L'investigation intérieure est une démarche scientifique par sa rigueur et spirituelle par le caractère immatériel de son objectif. Science et conscience apparaissent comme les deux facettes d'une même réalité.
Réunir sous un même emblème la psychiatrie et la spiritualité est une gageure, mais qui apparaît nécessaire si l'on veut redorer le blason de disciplines sours qui ont tendance à se fixer sur la forme en oubliant l'essence.
Vous réclamez-vous d'une école ou d'un enseignement, tant du côté des maîtres de la psychiatrie que de la spiritualité ?
L'enseignement médical et psychiatrique que j'ai reçu a été des plus traditionnels auprès de médecins dévoués pour leur travail et sachant faire partager leur amour de l'humain.
Les enseignements spirituels qui m'ont le plus marqué ont été inspirés des traditions non-duelles de la sagesse de l'Inde, que l'on retrouve sous une forme à peine différente dans les traditions spirituelles occidentales, tout du moins dans leur aspect ésotérique.
Ces sources colorent certainement le travail mis en place par l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle, mais l'expérience intérieure de chacun est au-delà de l'enseignement qu'il a reçu et ne peut être rattachée à une tradition spécifique.
Lorsque la liberté et l'autonomie sont au cour d'une expérience, les possibilités de glissements vers la rigidification sont limités.
Pensez-vous que jusqu'ici la psychiatrie n'a pas vraiment respecté l'intimité profonde de l'individu, c'est à dire sa relation avec l'être selon K.G. Dürckheim par exemple?
Les grands psychiatres du siècle, que ce soient Pierre Janet, Carl Jung, Baruk ou d'autres apparaissent comme profondément humanistes.
Leurs tentatives de percer les mystères de la souffrance humaine et de la folie sont touchantes par leur courage, leur authenticité et leur détermination.
La notion de relation au divin est cependant plus propre au mystique qu'au scientifique.
Ce n'est que lorsque les expériences de la vie vous amènent à toucher le fond de vous-mêmes qu'il y a réelle possibilité de transformation de la compréhension.
C'est là les limites de la description analytique qui, aussi détaillée qu'elle puisse être, manque toujours d'une inspiration métaphysique nécessaire à la compréhension globale.
En considérant l'individu malade, la psychiatrie commet l'erreur de focaliser l'attention sur le dysfonctionnement, en omettant l'harmonie sous-jacente au désordre.
La prise de contact consciente de cette tranquillité naturelle est le meilleur garant de l'harmonisation d'une personnalité fonctionnant de manière chaotique.
C'est le rôle du thérapeute de défocaliser le regard de son patient en lui faisant prendre conscience que l'objet de sa recherche n'appartient pas à un monde éloigné, mais est au cour de son propre être.
Est-il juste à votre avis de donner un sens à la maladie, et comment donner un sens à la maladie mentale?
La maladie est le reflet de notre santé.
La vision d'un dysfonctionnement se réfère à la notion que nous savons ce qu'est un fonctionnement sain et harmonieux.
La maladie vient enseigner à contempler l'attitude intérieure erronée qui l'a générée.
Elle est souvent le reflet de notre immaturité, et un appel à explorer la nature même de notre être.
Vécue sous cet angle, la maladie devient une formidable opportunité de transformation.
La maladie mentale n'échappe pas à cette règle.
Elle est généralement l'expression d'un décentrage et d'une perte de contact avec notre nature intime.
C'est le rôle du thérapeute que d'enseigner le retour au centre.
Les moyens sont divers, mais l'orientation est une : la conscience d'être.
Maladie est aujourd'hui synonyme de médicaments. Des chiffres records de consommation de tranquillisants dans des pays comme la Belgique ou la France vous évoque quoi?
La consommation effrénée de tranquillisants m'évoque d'une part l'intense recherche du bonheur et de la paix, et d'autre part l'immaturité spirituelle qui consiste à croire que les remèdes sont extérieurs.
Des congrès ont été organisés par l'AIPS, et vous avez d'autres projets. Avant d'en parler, je souhaiterais avoir votre avis sur le nombre important de congrès, forums et conférences proposés aujourd'hui, et de l'intérêt manifeste du public.
L'engouement du public pour les rencontres "du troisième millénaire" sont la preuve du besoin d'une connaissance plus basée sur l'expérience que sur le savoir livresque, et d'une inadéquation des structures religieuses traditionnelles face aux puissantes capacités d'abstraction de l'homme moderne.
Les rituels ont rempli leur rôle de stabilisation et d'orientation.
La place est ouverte maintenant à une découverte expérientielle de la nature de la vie, de la liberté intérieure et de l'amour authentique.
Amour et thérapie est le prochain congrès animé par l'AIPS à Paris les 18-20 avril prochains. La liste des invités est prometteuse et une table ronde fera parler d'amour trois femmes aux destins forts différents, je crois?
Ce congrès va permettre d'explorer la nature de l'amour et sa dimension thérapeutique.
Chaque conférencier représente une synthèse de ce que la vie peut exprimer à travers des cheminements apparemment différents.
Il n'est pas possible de séparer les expériences vécues de la compréhension.
La table ronde sur "trois femmes, trois destins, trois visions de l'amour" sera l'opportunité de montrer comment les expériences parfois douloureuses contribuent à l'épanouissement de l'être humain et se révèlent finalement comme des étapes nécessaires à l'éclosion d'une vision globale.
En juin à Genève, nous allons explorer la question de la dépendance, dans une rencontre sur le thème "L'approche spirituelle de la dépendance - Drogue, gourou, méditation, étapes vers l'autonomie".
Ces thèmes sont reliés, puisque l'amour épuré de l'émotivité, est synonyme d'autonomie.
Ces rencontres sont l'occasion d'un partage authentique, d'un approfondissement de la nature de l'être et d'une meilleure compréhension de la notion de santé et de guérison.
Elles préfigurent ce que sera la médecine de demain, une science des rouages subtils du corps et du psychisme, et un art de vivre libéré des contraintes mentales et émotionnelles.
Le travail en tant qu'action est souvent utilisé en tant que compensation.
Une sensation de manque est présente.
La confrontation avec cette sensation est évitée par une série d'actions qui réduisent le niveau de tension.
Si cette possibilité de compensation n'est plus possible, le sentiment de manque refait surface.
Est-il possible de découvrir un nouveau type d'action qui ne soit pas une compensation, c'est à dire qui ne soit plus basée sur le faire ?
Lorsque nous sommes réellement présents à ce que nous faisons, nous perdons la notion d'un devenir.
L'intention s'estompe pour laisser place à l'attention.
Cette qualité d'attention émerge lorsque l'habitude d'anticipation disparaît.
Nous pouvons noter que notre fonctionnement ordinaire est imprégné par une tendance à anticiper le moment suivant. Cette habitude est liée à un besoin psychologique de sécurité.
Lorsqu'il est vu que la seule sécurité réside dans la tranquillité, le besoin d'anticiper cède la place à une présence à ce qui est.
Le travail perd alors son caractère de compensation pour devenir une expression de l'amour.
Aimer le travail non plus pour ce qu'il apportera, mais pour la joie d'exprimer l'amour et la beauté.
Chaque mouvement, regard et parole deviennent ainsi un hymne à la présence.
Le travail prend alors un caractère sacré, expression d'une qualité d'être libérée de la tension et de l'intention.
Travail et méditation sont aussi indissociables que l'inspir de l'expir. Ils sont l'expression d'un même souffle.
La transcendance de l'acte libéré de l'acteur prend toute sa beauté dans la simplicité et la justesse du geste.
L'objet laisse sa place au sujet, le faire à l'être.
Pourquoi allier ces deux termes apparemment antinomiques de psychiatrie et spiritualité ? Est-ce simplement une provocation stérile, cherchant à contrebalancer les puissantes orientations neurochimiques et cognitives de la psychiatrie moderne, ou la traduction d'un besoin plus profond d'intégrer une dimension essentielle de l'être humain ?
Tentons d'abord de définir ce que l'on entend par spiritualité pour voir ensuite quels sont les liens possibles à la psychopathologie.
La spiritualité désigne la quête d'une dimension transcendante et les moyens d'y parvenir.
Cette quête est-elle l'exclusivité de quelques élus ou est-elle présente chez tout un chacun ?
Chaque être cherche le bonheur. Il va le trouver dans des satisfactions familiales, professionnelles, intellectuelles ou autres. Ce terme satisfaction est rattaché à un sentiment de bien-être, de confort et d'aisance. La plupart de nos actions sont sous-tendues par ce désir. Bien-être, confort et aisance sont reliés à un sentiment d'expansion, d'ouverture.
Cette expansion et ouverture est au coeur même de la religion, qui signifie "relier" : relier l'homme à son environnement, relier l'homme à sa source.
Cela laisse penser que l'homme vit divisé. Il est constamment partagé entre des désirs contradictoires qui créent un état de conflit et d'insatisfaction.
Si l'on explore la nature du désir, nous sommes ramenés au désir de bien-être, de quiétude qui est présent même chez le déprimé mélancolique ayant perdu tout goût de vivre.
La paix et la tranquillité sont donc à la racine du désir et de la quête humaine.
L'action, le succès, la parole, la sexualité, la gourmandise, la méditation tendent tous vers cette qualité ultime de bien-être.
Les moyens diffèrent, mais le but apparaît identique.
Le problème est que le bien-être est généralement lié aux situations. Que la situation change, et l'inconfort revient.
Religion et spiritualité viennent vous dire que ce bien-être tant désiré n'est pas quelque chose étranger à vous-même, mais que c'est en plongeant au coeur de votre être que vous trouverez l'objet désiré.
Si l'on dépouille la spiritualité de ses explications métaphysiques, religieuses et mystiques, l'on pourrait la définir comme l'union avec l'objet ultime du désir.
Revenons maintenant à la souffrance psychologique.
Si vous observez en vous-même ce qui se passe dans un moment de souffrance, vous trouverez toujours un état de refus. Un conflit est présent entre ce qui est et ce qui est désiré. Je n'ai pas assez d'argent (c'est un fait) et je suis triste de cette situation (c'est un refus du fait). Je suis seul et je voudrais ne pas être seul.
La division entre ce qui est et ce qui est souhaité provoque un état de conflit intérieur.
Chez le déprimé par exemple, on retrouve quasiment constamment cet état de refus : refus de la situation d'existence, refus de ce qui est considéré comme soi-même (image de soi dévalorisante), refus du corps, etc. Chez l'anxieux, le refus s'exprime sous la forme d'une peur paralysante de l'inconnu, d'un attachement intense aux situations rassurantes, et de l'incapacité de vivre la fluctuation ordinaire des événements. Le phobique est fixé dans un comportement de fuite, l'obsessionnel dans une quête sans fin de sécurité.
La connaissance métaphysique et ésotérique apporte une vision plus abstraite du fonctionnement de l'être humain, en montrant que l'homme est énergie, et que les mouvements et conflits d'énergie sont à la source de la maladie. Il s'agit là d'une vision déjà plus globale de l'individu qui n'est plus séparé de son environnement physique, environnemental ou cosmique. L'afflux d'énergie provoqué par une explosion solaire pourra donc avoir un retentissement sur l'état physique et psychique. La position des planètes au moment de la naissance pourra influer sur la constitution du corps et de la personnalité.
Le besoin de compréhension et de connaissance pousse l'homme à explorer les limites de sa psyché, et donc à considérer tous les facteurs qui peuvent entrer en jeu. Sa vision est inclusive et non séparative.
L'outil principal offert par la spiritualité est la méditation.
Dans le langage ordinaire, la méditation est une focalisation de la pensée dans le but de résoudre un problème. Dans le langage du religieux, la méditation est la focalisation de l'attention sur ce qui n'appartient pas à la pensée. L'homme n'est plus réduit à la fonction de penser, mais peut découvrir des espaces qui ne peuvent être appréhendés par le mental. La détente et la relaxation du corps et de l'esprit permettent de quitter la vision fractionnée et réductrice de l'homme ordinaire, et vivre de manière plus globale et intégrée.
Nous rejoignons là la division entre ce qui est et ce qui est désiré. Lorsque l'objet du désir est perçu comme non extérieur, il y a un ralentissement de l'agitation, puisque l'agitation est liée à une recherche effrénée du bonheur dans le monde objectal. Etre un avec ce qui est, est l'enseignement apporté par les grandes traditions spirituelles. La religion perd alors de son caractère mystérieux pour désigner une attitude intérieure d'intégration, d'ouverture et d'acceptation. Nous touchons là au coeur même de l'expérience mystique et extatique où la division entre l'intérieur et l'extérieur se résout dans un sentiment pacificateur d'unité.
Nous pouvons voir ainsi que la laborieuse exploration des mécanismes intérieurs à laquelle sont soumis le psychologue et le psychiatre est en fait un exercice d'éveil de la discrimination, de reconnaissance de l'aptitude de l'esprit à fabriquer des mirages et d'exploration de la nature du réel.
Le psychiatre est ainsi un sage qui se cherche.
Sagesse et psychiatrie sont aussi indissociables que l'inspir et l'expir.
La religion, la spiritualité et la psychologie sont des outils offerts au chercheur pour comprendre la nature de sa quête et réaliser l'objet de son plus intime désir. C'est par l'expérience acquise qu'il pourra transmettre à son patient une connaissance de lui-même qui l'aidera à se libérer des conflits et de la souffrance.
"L'amour est l'ultime signification du monde."
Rabindranath Tagore
SUR LA NATURE DE L'AMOUR
Le meilleur moyen d'avoir une compréhension claire de la nature de
l'amour est d'explorer sa
négation, c'est-à-dire ce que l'amour n'est pas.
Une vision honnête et précise de nos comportements et tendances
psychologiques nous fera
éliminer ainsi les besoins de nature égoïste qui peuvent
s'exprimer aussi bien sous la forme d'un
besoin d'aimer et que d'un besoin d'être aimé.
Cette enquête remet en cause profondément notre compréhension
de la nature de l'amour. Les
comportements, demandes et intentions sont alors vues comme des compensations,
fuites et
tentatives d'échapper à un sentiment douloureux de solitude intérieure.
Le moi cherche à échapper à sa propre prison, et invente
des stratagèmes ingénieux, parfois
dénommés altruisme, bienfaisance, humilité ou bonté.
Une fois cette investigation effectuée, les systèmes de compensation
psychologiques ne pourront
plus fonctionner dans l'obscurité de l'inconscient, car ils auront été
vus à la lumière de la
conscience.
Nous pouvons dire que l'amour est ce qui reste, lorsque ce que l'amour n'est
pas n'est plus
présent.
Il s'agit d'une démarche radicale visant à dépouiller
l'esprit de ses mirages et vivre avec une plus grande authenticité. Une
telle démarche n'est pas adaptée à tous, car elle revient
à remettre en
cause toutes nos croyances et convictions que nous avons sur nous-mêmes.
Mais l'observation attentive de notre fonctionnement intérieur est
nécessaire à qui veut sortir du
marasme affectif des relations humaines ordinaires, basées sur la peur,
le besoin et la demande.
Pour paraphraser une phrase de Maître Eckhart ("Dieu est quand
je ne suis pas"), nous pourrions
dire "L'amour est quand je ne suis pas".
L'omniprésence de la personne est absorbée dans la conscience d'être.
L'amour se révèle alors comme une présence non dirigée, libre du choix et de la préférence.
L'amour n'a pas besoin de la mémoire psychologique pour être.
Il se suffit à lui-même et se reconnaît comme essence de toutes choses.
L'aspiration spirituelle se réveille lorsque l'intuition invite à
réaliser que le corps physique n'est
qu'un des aspects de notre être, et qu'une dimension supra-corporelle
est offerte au regard qui
transcende la forme.
Lorsque nous interrogeons l'objet véritable de notre recherche, nous
sommes amenés
inévitablement à une transformation de la perspective intérieure.
Les multiples objets du désir se concentrent en un désir unique,
fondamental, nommé désir d'être, de plénitude ou
de joie.
Le besoin de cet examen est éveillé par un sentiment d'inconfort
et d'insatisfaction, non comblé
par les objets désirés successifs.
Vient alors un face à face avec le manque et la souffrance.
Dans cette attitude sans fuite, le manque se révéle comme l'aspect
négatif d'une plénitude qui se
cherche.
L'écoute du manque révèle le plein.
C'est par la connaissance intuitive de notre nature pleine que le manque est reconnu comme tel.
Il fait référence à un état douloureux de contracture, d'isolement et de séparation.
Une observation fine nous fait découvrir le rôle subtil des
images mentales dans ce processus, et
notamment des représentations mentales que nous avons de nous-mêmes.
L'identification à la structure corps-mental s'accompagne d'une peur
de perdre ce que nous
croyons être, et d'un besoin de défendre un territoire fictif.
La vie est ainsi parsemée de réactions
et défenses, en rapport avec un moi qui cherche à s'affirmer et
à défendre ses positions.
Lorsque le corps et l'esprit se tranquillisent, ces défenses cèdent,
et la paix se révèle comme une
nature omniprésente, dont le chant se dévoile lorsque l'agitation
cesse.
Toutes les approches corporelles et méditatives visent à libérer
le corps et l'esprit de l'emprise
d'un moi qui contrôle et juge.
Il ne s'agit pas d'un mince travail, car les habitudes d'identification et
de résistance sont
solidement ancrées dans la personnalité.
Et vouloir les modifier ne serait que continuer le processus de contrôle et de main-mise d'un moi qui se veut omnipotent.
L'écoute et l'observation silencieuse sont les seuls outils à
notre disposition pour démêler
l'écheveau des représentations figées, croyances illusoires
et désirs dispersés.
La spiritualité est ainsi l'éveil à une conscience qui
transcende le temps et l'espace, et dans
lequel le moi n'est plus une représentation mentale conditionnée
et temporaire, mais une présence consciente et constante, non affectée
par les états psychologiques, émotionnels et corporels.
Le soi témoin des textes traditionnels se réfère à
cet oil connaissant, qui est en arrière-plan de
notre propre regard, et dont la qualité d'être n'est pas affecté
par les objets qui se révèlent en lui.
Il n'est pas une personne, puisqu'il est le connaisseur de la personne. Il n'est
pas une
représentation mentale, puisqu'il est le voyant des tous les objets de
vision.
La conscience d'être qui est indépendante de l'activité
mentale, car présent même en l'absence de pensée - nous
nous savons être sans même avoir à penser à ce que
nous sommes -, est au cour
de ce que nous appelons la spiritualité.
Les religions sont certains des outils proposés, avec plus ou moins
de réussite, pour la
réalisation du plus cher de nos désirs. Les déviances,
dont beaucoup d'entre elles ont fait preuve, sont le signe d'une compréhension
non mature de l'orientation de la quête et de la nature de notre
être. L'amour y est omis ou incompris. L'outil est confondu avec le but.
Réorientée à la lumière
de la compréhension, la religion pourrait accomplir son but de transmission
de la connaissance,
de libération des structures restrictives du moi et d'établissement
dans une paix immuable.
En cela, la spiritualité n'est pas synonyme de religion. Elle en est
l'essence mais non la
conséquence.
Toute thérapie vise à la libération de la souffrance.
La souffrance est en rapport au manque, à la résistance de la personne à l'abandon et à l'absorption dans une conscience d'être impersonnelle.
L'écoute du thérapeute est nécessaire pour la mise à
nu des mécanismes sous-jacents à la
souffrance.
Son regard sans jugement renvoie l'être en souffrance à sa propre
aptitude à contempler sa
situation, sans le poids de la critique et du sarcasme.
Cette qualité de vision entraîne une libération de la
culpabilité et permet de commencer à voir
les choses, faits, êtres et situations avec un oil attentif et ouvert,
qui ne cherche plus à juger,
mais seulement à comprendre. Avec l'innocence de l'enfant qui découvre
le monde autour de lui,
l'être en souffrance commence à voir que le remède se situe
dans son propre regard. Le besoin
de contrôle est remplacé par un besoin d'acceptation. La contracture
fait place à la détente. Au fil d'un vécu qui se réfère
davantage à l'instant présent qu'aux événements
passés ou futurs, la
mémoire perd son caractère indispensable, tout du moins sur le
plan psychologique. Elle
retrouve sa nature propre d'outil fonctionnel, utile à l'expérience
et au fonctionnement quotidien,
mais ne faisant plus obstacle à la sublime fluidité des circonstances
et événements, tels qu'ils
sont perçus par le regard innocent.
La thérapie vise à redonner à l'être son aptitude
à vivre consciemment la présence silencieuse
intemporelle qui gît en arrière-plan de l'activité mentale
et corporelle.
Différents types de thérapie sont nécessaires selon
le point de maturité, pouvant utiliser le
remède, la parole, le toucher, le mouvement, le souffle, l'auto-investigation,
le regard, le silence, et la simple présence d'être.
Mais toute thérapie conduit inexorablement à la libération
de la croyance d'être malade, à la
conscience d'un moi libre de la maladie, d'un moi libre du moi, d'une présence
impersonnelle
surplombant le corps et la personnalité, et qui donne son sens à
l'existence toute entière.
Une vraie thérapie amène à une maturité dans
la compréhension, une perspective ouverte et
globale, un corps sensible, habité et détendu, une écoute
ne se référant plus à la mémoire, et une
vision juste des choses telles qu'elles sont.
L'acceptation n'est plus alors un mythe, elle est une parfaite intégration
aux sensations, pensées et émotions, dans laquelle le soignant
et le soigné sont animés et unis par la même conscience
d'être, indivisible et une.
Amour, thérapie et spiritualité miroitent comme les facettes
multiples d'un seul et même souffle.
Août 1998
Les questions-réponses contenues dans cet article
sont extraits d'une interview réalisée par Laurent Montbuleau,
publiée dans Recto-Verso, Suisse, automne 1998.
SUR LA NATURE DE LA MEDITATION
Etre la méditation n'est pas faire de la méditation.
Dans le "faire de la méditation", résident une anticipation et une projection d'un moi tendu vers un but.
Le "faire de la méditation" peut cependant avoir un intérêt dans une réduction de l'agitation mentale et corporelle.
Le "faire de la méditation" est assimilé à une assise silencieuse.
Lorsque le corps n'est plus en mouvement, les habitudes d'implication émotionnelle dans l'action sont mises au repos.
Les sensations, émotions et pensées deviennent les seuls objets d'observation.
De ce fait, les mécanismes cachés par l'agitation deviennent apparents et émergent sous l'oil attentif de la contemplation.
Les objets multiples du désir deviennent objet unique nommé paix ou quiétude.
Ce désir de paix ou de quiétude vient de l'expérience du sommeil profond, qui laisse au réveil des traces dans la mémoire : parfum d'éternité, silence sans fond, liberté d'intention, tranquillité sans cause.
De cette expérience est issu le désir de méditer.
Le "faire de la méditation" contient encore un but projeté, comme si la tranquillité désirée se situait dans un espace séparé de celui qui la cherche.
Un moi dénommé "méditant" cherche à atteindre un état dénommé "méditation".
Il y a dans cet exercice une tension liée à la projection et à l'investissement émotionnel dans le but projeté.
Lorsque l'écoute et l'observation deviennent plus complètes, tout objet de perception est accueilli tel qu'il est, sans choix et sans préférence.
Il vient alors se résorber dans un espace conscient et silencieux qui gît en arrière-plan de la perception.
Cet espace ne peut être qualifié de moi, n'ayant ni identité spécifique, ni relation au temps et à l'espace.
Il n'est pas un objet de perception, mais est ce qui perçoit.
Le sujet témoin est également un objet d'observation, apparaissant au cour de la conscience observante.
Lorsqu'il se résorbe en sa source, ne restent qu'écoute et observation, libres de l'objet.
La méditation est ce qu'il reste lorsque ce qu'elle n'est pas n'est plus présent.
La méditation n'est pas une intention.
La méditation n'est pas une anticipation.
La méditation n'a pas de but, ne connaît ni choix, ni préférence.
Etre la méditation signifie être en unité avec le Je sans qualification.
Dans ce vécu intemporel, chaque objet est à sa place.
Les situations ne sont pas interprétées, mais simplement vues.
De cette vision, l'action juste émerge comme une réponse
à la situation.
MEDITATION ET RELATION
Dans le monde des relations, le point de vue habituel est de nature personnelle.
Un moi se réfère à un toi.
Le moi, cherchant à affirmer ses positions, entre en conflit systématique avec ce qui s'oppose à son désir.
La relation sujet-objet est un conflit sans fin.
Un regard impersonnel posé sur la situation révèle immédiatement un espace au sein duquel la situation se déploie.
La réaction émotionnelle n'est alors plus nécessaire, car la personne n'a pas sa place dans cette vision globale.
La personnalité intervient lors du surgissement de la réponse, en lui donnant une coloration particulière.
Une réponse issue de la vision ne laisse pas de résidu. Culpabilité, peur et regret sont absents.
Une réponse issue d'une réaction stimule au
contraire une réaction dans l'entourage : colère, tension et émotions
émergent.
AMOUR ET MEDITATION
Tel un musicien qui cherche la parfaite harmonique, la nature propre de l'être cherche la juste expression de ses qualités. Fluidité, transparence et présence résonnent comme les signes de l'amour qui se révèle.
Amour et méditation sont indissociables.
La quiétude du corps et de l'esprit lève les obstacles à l'expression de l'amour.
Le corps et la personnalité apparaissent comme des outils dont la pureté permet le plein rayonnement d'un amour qui cherche une expression sans frein.
La méditation, telle une vibration silencieuse, irradie.
L'absence d'un moi qui contrôle laisse la place libre à une présence qui transcende la forme.
QUESTION - La méditation est-elle indispensable dans une approche d'éveil de la conscience?
REPONSE - Notre vécu ordinaire est fragmentaire et divisé. Partant de la conviction que nous sommes ce que nous voyons, le corps-mental, la peur est d'emblée présente : peur de la mort de cette identité que nous sommes persuadés être, peur de perdre ce que nous croyons posséder, peur de ne pas obtenir ce que nous désirons.
La méditation est avant tout un art de l'observation : observation sans tension, sans a priori, jugement ou conclusion. A travers ce regard, l'ensemble de notre fonctionnement apparaît tel un ensemble d'objets qui seraient posés sur la table.
Tout d'abord, examinons la pensée Je. La plupart des pensées qui apparaissent face au regard sont centrées sur la pensée Je. J'ai été, je serai, je suis. Le Je est porteur d'une qualification : je suis ceci, je suis cela. L'identification au contenu de la pensée est complète. Aucun doute n'existe sur la nature de ce que nous sommes. Un choc, une situation imprévue, une souffrance sans remède apparent, vont remettre en cause ce système de croyances. Si la conviction qu'un remède à la portée existe, ce remède est tout d'abord essayé : médicaments, aliments, sexe, relations. Ces tentatives d'échapper à la souffrance sont généralement efficaces quelque temps, mais inexorablement la sensation de manque et de vide réapparaît. Ce n'est que lorsque les issues sont bloquées, ou apparaissent inefficaces, que la pression est suffisante pour qu'un renversement du regard puisse se produire.
Vient alors l'interrogation essentielle sur la nature du Je. Quel est ce Je qui se plaint d'être content ou mécontent, satisfait ou insatisfait ? Qui suis-je ? Le regard se tourne alors vers l'intérieur. Un espace vide, vacant et silencieux est appréhendé. Toutes les interrogations se résolvent dans le silence, au sein duquel nulle forme ne peut être saisie. Ce silence serait-il la réponse ? La nature de ce que je suis est-elle contenue en son sein ? Si aucune tentative mentale n'est faite de répondre hâtivement à cette question, le silence est alors côtoyé. Il devient comme la seule réponse plausible à toute quête et toute question essentielle. La question elle-même se résorbe dans son omniprésence. Le mouvement des pensées se suspend. L'attente et l'attention, portées à leur comble, deviennent une expression d'un silence conscient de lui-même. Le corps finit par trouver son repos dans cet espace sans limite.
La méditation, comprise comme une investigation sur la nature du moi, devient alors comme une introspection subtile qui démantèle le jeu des projections mentales. Passé et futur apparaissent comme des images qui trouvent leur source dans la lumière du Je.
La juste prononciation du Je amène la dissolution du Je suis ceci.
Sans forme, sans qualité, sans avenir et sans passé, je suis.
Telle est le cour de toute méditation.
Toutes les pratiques spirituelles dites méditatives amènent tôt ou tard à réaliser l'irréalité du moi et l'omniprésence du Je.
Une vision impersonnelle se substitue à une vision personnelle.
Le moi est vu dans sa globalité par un regard situé en arrière-plan.
Tout est mouvance, hormis ce qui voit.
L'unité avec ce qui voit et la dissolution de ce qui est vu est réalisation.
Le but devient absence de but.
Rien d'autre n'existe que ce qui est.
QUESTION - On parle souvent du vide en Orient. Qu'en est-il dans notre méditation, doit-on essayer de faire le vide ?
La perspective du vide est indissociable de la conscience du plein.
L'absence de la projection d'un Je apparaît comme un vide.
Mais ce vide se réfère à un connaisseur.
Le connaisseur n'est pas le connu.
Il est ce qui connaît.
La main ne peut se saisir elle-même.
Il en est de même avec le Je qui voit, mais ne se voit pas, étant ce qui voit.
Lorsque nous approchons le corps à travers une écoute sensible, le corps apparaît comme un ensemble de sensations.
Des tensions sont objectivées.
L'écoute silencieuse de ces tensions amène leur résorption.
Ce qui reste est espace, tranquillité.
Un corps vidé de la personnalité n'est pas un corps vide. Il est un corps plein, habité et sensible.
C'est ainsi qu'il est possible de comprendre par l'expérience que le vide amène au plein.
Vide du moi, plein de ce qui est en arrière-plan du moi.
QUESTION - Selon vous, une pratique de la méditation
telle que vous la décrivez peut-elle amener à une relation aux
autres, à notre entourage, sans tension, attente, reproches, colères?
Voyons d'abord que nos relations s'accompagnent de peurs, colères et tensions.
Observons cette sensation de manque qui est à la base de l'attente.
Objectivons la comme une tension exprimée au niveau corporel.
Laissons la tension se résorber à travers une écoute aimante et non sélective.
Lorsque la tension est dissoute, la sensation de solitude et de séparation disparaît.
De ce point de vue, qui est celui de la tranquillité elle-même, les relations apparaissent sous un jour nouveau.
L'autre est objet de perception qui se résorbe en moi, regard voyant.
La solitude du regard est totale.
Elle n'est pas partageable.
En elle gît la plénitude.
Libre de moi et libre de l'autre, ne restent qu'amour, silence et présence.
L'amour se rencontre lui-même et ne connaît rien d'autre que lui-même.
QUESTION - Il est difficile de lâcher ce moi qui contrôle.
Comment faire ?
Celui qui cherche à faire n'est pas différent de celui qui contrôle.
Le réflexe de contrôle reflète une incapacité à l'abandon.
La vision qu'il n'y a rien à contrôler amène un lâcher-prise.
Le corps et le mental cessent de tenter de saisir.
Ce mouvement d'abandon est une ouverture à la grâce.
La grâce n'est pas le fruit d'un effort, mais le reflet
de votre absence.
Septembre 1998
QUELQUES ELEMENTS BIOGRAPHIQUES

Le Dr. Jean-Marc Mantel est un médecin psychiatre, formé en France, pour l'essentiel à l'Ecole de Médecine de Paris, dont il est lauréat et prix de thèse (1981). Après ses études de médecine et sa spécialisation en psychiatrie, il a suivi un enseignement de connaissance métaphysique et spirituelle dans une école de la région parisienne. Puis il s'est intéressé au message transmis par des maîtres spirituels, le plus souvent issus de la tradition de sagesse et de connaissance de soi de l'Inde, tels que Krishnamurti et Ramana Maharshi. Il a longuement approfondi le yoga, la méditation, et les enseignements de sagesse des traditions védantiques, qu'il a étudiés auprès d'un maître spirituel contemporain, Jean Klein, lui-même ancien médecin originaire d'Europe Centrale, longuement formé en Inde, à la tradition appelée le non-dualisme, visant à éveiller le sens profond de l'unité en soi-même.
Le Dr. Jean-Marc Mantel est établi depuis 1991 en Israël où il a fondé et dirige le Rambana Institute for Self-Realization, centre destiné à diffuser des enseignements de sagesse, de connaissance de soi, de yoga et de méditation. Il anime de manière régulière des séminaires sur la connaissance de soi, l'approche spirituelle du yoga, et la méditation, en France et en Israël. Il est auteur de nombreux articles de connaissance de soi. Il a fondé en 1994 en France l'association à but non lucratif Spiramed, qui vise à établir des liens entre la médecine, la psychologie et la spiritualité. C'est au sein de cette association qu'a été créée l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle (AIPS) qui a mis en place tant en France qu'à l'étranger de nombreuses activités intégrant santé mentale, sagesse et spiritualité. Le Dr. Jean-Marc Mantel est l'actuel coordinateur de l'AIPS. Il a également une activité libérale de psychiatre, et, dans son approche thérapeutique, intègre pleinement la dimension spirituelle.
En septembre 1996, le Dr. Mantel a fondé l'association israélienne de médecine et psychiatrie spirituelle.
Dr. Jean-Marc Mantel
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Fax +33-4-93585353